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[Article Invité d’Edouard Jacquet] La personnalisation : ennemi d’internet ?

Aujourd’hui, l’invité du mois est un ami de Nouslesgeeks, un ancien camarade de l’Essca. Doums (@jcktt) est un web entrepreneur averti, un passionné du web, un web addict engagé. Il fait parti de TEDx Paris Universités et a travaillé, entre autre, chez Full six. Nous lui laissons la parole avec plaisir.

Vous avez raison. C’est un peu facile de poster une vidéo TED, comme ça, sans prévenir. Mais pour le coup, Eli Pariser met en lumière une question rarement évoquée ; à savoir la personnalisation du web qui s’œuvre dans les ruelles les plus sombres et malfamées des serveurs de la planète.


Vidéo à regarder absolument :

Dans son intervention, Eli nous offre une réflexion précise et directe sur la question (vaste) de la personnalisation du web.

L’idée de cette intervention (ou de ces quelques lignes) n’est pas de nous apporter une vérité absolue, pré-construite, sur la question abordée. Il s’agit plutôt de mettre le doigt sur un sujet et de nous conduire à réfléchir, à nous interroger. C’est ce que mon pote vient de faire avec brio.

2011 : cela fait quelques temps que les ayatollahs du web prêchent avec ferveur une personnalisation toujours plus poussée et salvatrice du web. Les arguments sont plutôt séduisants : notre vie sera plus simple, plus heureuse et le monde meilleur. Simple, non ? On suit aveuglément ou on se pose quelques questions ?

Rendre l’information accessible

Internet a la merveilleuse faculté de connecter et rendre accessible une quantité d’informations difficilement concevable à l’échelle humaine. Face à ce déluge d’informations diverses et variées, Google créa le moteur de recherche (efficace). Ainsi, cette masse riche et indigeste de savoir devenait organisée, accessible et utilisable. Merci Google.

librairie alexandrieNous avons franchi une première étape en facilitant le travail de recherche par l’Homme. Une nouvelle bibliothèque d’Alexandrie a vu le jour et une armée de super bibliothécaires dopés à l’EPO occupe les lieux 24h/24. Elle nous aide à trouver notre chemin, avec bienveillance, dans un élan philanthropique qui éveillera de nombreux soupçons au fil du temps.

La recherche a peur de la recommandation

Seulement voilà, un jour notre armée ultra efficace de bibliothécaires a pris peur. Des travailleurs immigrés (bah oui, c’est toujours eux qui viennent nous piquer nos boulots, hein !)  débarquent sur les bords du Nil et le syndicat des bibliothécaires a comme un bretzel en travers de la g(e)orge . Ces travailleurs immigrés se lancent dans la livraison à domicile. Ils travaillent dur, voient loin, bref ils en veulent et ils n’ont pas peur.

Dépassant les rêves les plus fous des noctambules les plus imbibés, leurs promesses donnent le tournis. Attention à la gueule de bois.

En apprenant tout de vos goûts, de vos fréquentations, de vos petits plaisirs cachés, ils vous proposeront, sans que vous n’ayez à bouger le petit doigt, du contenu sur-mesure provenant des étagères poussiéreuses de la bibliothèque qui, décidément commence à prendre un coup de vieux.

Reconnaissons que cela a quelque chose de confortable.

Les bibliothécaires et nos chers livreurs à domicile sont complémentaires. Quand les premiers nous permettent d’effectuer des recherches creusées, de recouper l’information, bref, d’avoir de la qualité, les seconds nous permettent de nous divertir et de nous informer ; d’être connecté sans trop se fatiguer.

Là ou ça devient problématique, c’est quand les bibliothécaires se lancent dans la livraison à domicile.

Livreur de pizza

Le web avec des œillères

La neutralité des réseaux est un débat central. Mais en matière de liberté « online », ce n’est pas le seul sujet. Il n’est pas nécessaire de détenir les réseaux pour brider le web. Une bonne vieille position dominante suffit.

De méchants corporatistes seraient en train de bâillonner notre liberté de parole et d’enchaîner le web à la vue et au su de tous ? Et personne ne fait rien ?

Il ne faut pas exagérer, DSK n’est pas directement concerné, pas de complot à signaler.

Internet est libre, ne nous y trompons pas. Seulement, en poussant la logique de la personnalisation à l’extrême, notre moteur de recherche favori ne fera qu’enchaîner internet, y limiter la variété et la découverte d’une manière générale.

Le problème est que Google part du postulat qu’une recherche efficace est une recherche personnalisée. Or, une recherche efficace est avant tout une recherche objective, qui place la pertinence de l’information au centre de son algorithme.

En limitant notre champ de recherche, Google nous oblige (dans une certaine mesure) à vivre dans le carcan de ce que nous connaissons déjà. Une manière de fonctionner qui ne peut que nuire à la découverte et à la créativité.

Pour reprendre l’analogie des bibliothécaires, c’est un peu comme si notre armée évoluait dans la même bibliothèque, gigantesque, mais qu’elle se limitait à n’en sillonner qu’un seul rayon. Pas dans l’intention de nous nuire, non. Mais en pensant que seuls les ouvrages présents dans ce rayon nous intéresseront. C’est absurde !

labyrinthe Meximieux

Comment se renouveler ?

Google domine internet depuis le début des années 2000 et nous avons longtemps pensé que rien ni personne ne pourrait venir le taquiner.

Or l’histoire se répète et les milieux évoluent (Darwin appliqué à la théorie économique si l’on veut).

Google sera toujours (probablement) le moteur de recherche numéro un, mais il n’est pas dit que les moteurs de recherche aient, dans le futur, une position aussi centrale qu’à l’heure actuelle.

Internet sort peu à peu de l’adolescence. Cette « chose » devient mature et de nouveaux besoins, de nouvelles pratiques pointent le bout de leur nez. Internet s’émancipe, internet veut du neuf ! Et plus les mois passent (je n’ose pas parler d’années), plus il semblerait qu’à l’âge adulte internet fasse des infidélités à son compagnon de toujours, Google, avec des enfants illégitimes à la clé.

Loin de moi l’idée de jouer les prophètes de comptoir. Google est pleinement conscient de tout cela. Leurs multiples tentatives de diversification avortées, mort-nées ou mises au banc du web par la vindicte des internautes, comme de vulgaires stars déchues de la télé-réalité, le prouvent.

Ces échecs ne doivent pas décourager Google dans sa course à l’innovation. Sans ces efforts acharnés et nombreuses tentatives, nous n’aurions pas Gmail, GoogleDocs, Gmaps et autres outils du quotidien devenus indispensables.

Mais Google sent bien que sa capacité à innover, à séduire le public avec des nouveaux produits est en danger. Le retour de Larry Page à la tête de la compagnie n’y est d’ailleurs pas étranger.

Ne pas céder à la précipitation

Alors qu’ils devraient concentrer leurs efforts sur ce qu’ils savent faire le mieux, leur cœur de métier : la recherche par indexation, Google cède aux sirènes du social et de la personnalisation. Sûrement pas pour le pire, mais certainement pas pour le meilleur non plus.

A vouloir se confronter à des acteurs meilleurs, plus légitimes qu’elle sur un terrain qui n’est pas le sien, la société de Moutain View pourrait y laisser des plumes, et faire le jeu de ses concurrents.

La situation n’est pas simple et les exigences sont hautes. Prendre le social en compte, tout en ne dénaturant pas complètement le produit, ne pas se détourner des fondamentaux qui ont fait que nous aimons et utilisons google.

Pourquoi, par exemple, ne pas garder le moteur de base et proposer une alternative de recherche sociale, un bouton « make it social » à la manière de l’actuel « j’ai de la chance » ?

Nous offrir la recherche sociale, sans nous l’imposer.

Où voulais-je en venir ?

Mon point n’est pas de partir en croisade contre la socialisation du web (j’aurais alors créé un event FB pour motiver les troupes). C’est une évolution naturelle d’internet, qui a beaucoup à nous apporter. Simplement, il serait dommage de se précipiter tête baissée.

Un web social est de manière certaine un monde d’avenir. Mais, au risque de sonner un peu trop réac’, je pense malgré tout que le principe de socialisation a ses limites et que nous devons en préserver certains domaines.

Il ne s’agit pas de protéger l’internaute de ces sociétés internationales démoniaques donc l’unique but est, c’est bien connu, de réduire l’humanité à un vulgaire troupeau de bovins parqués en enclos électrifié avec une puce sous l’oreille. Même si beaucoup aimeraient croire à Mark Zuckerberg et Eric Schmidt en bergers 2.0 et à l’humanité en brebis égarée.

Si j’appelle à ne pas « socialiser » à tout bout de champs, ce n’est pas par peur du complot ou de l’asservissement, mais simplement pour que les outils que nous utilisons restent efficaces et qu’Internet conserve sa variété, sa vivacité et reste imprévisible.

Pour ne pas dénaturer internet, le faire évoluer dans le respect de ses principes fondateurs.

6 réflexions au sujet de « [Article Invité d’Edouard Jacquet] La personnalisation : ennemi d’internet ? »

  1. Super article. C’est un problème qui me tracasse à chaque fois que je fais une recherche aujourd’hui. Le tunnel d’informations dans lequel on évolue se resserre de plus en plus…
    Dans le livre Google God (Ariel Kyriou, 2011), l’auteur parle de « préserver l’imprévisible et des sources de poésie” (http://owni.fr/2010/11/17/kyrou-face-au-dieu-google-preserver-l%E2%80%99imprevisible-et-des-sources-de-poesie/). Un livre que je recommande absolument : http://yannigroth.wordpress.com/2010/11/30/google-god/
    Donc la prochaine fois, déconnectez votre Google lorsque vous faites une recherche (et même là, les résultats dépendront au moins du lieu où vous vous trouvez à ce moment là).

  2. Brillant cet article,

    C’est vraiment une dimension qu’on ne prend pas assez en compte : Les recommandations de tes amis apportent ils de la valeur ? 😀

    Seul l’avenir nous le dira si Google va continuer dans le social, avec le +1 corrélé au Panda, cela semble difficile de nier ce tournant…

  3. Et bien voilà! J’étais entièrement d’accord avec cet article, et je viens de voir passer sur l’une de mes recherches Google une belle croix en haut à gauche, marquée: « Personalized search on. Turn it off ».

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