L’interview qui t’en met plein la view #6 : Julia Buchner – WoMoz

Il y a quelques semaines, Flo nous proposait une interview de la présidente de Wikimédia France et j’enchérissais en vous parlant des femmes qui font bouger le web. Histoire de continuer sur notre lancée en parlant d’initiatives et de talents féminins du web, je vous propose aujourd’hui une interview de Julia Buchner, étudiante en informatique et co-fondatrice de WoMen & Mozilla.

NLG : Peux-tu te présenter aux lecteurs de NLG (parcours, projets, …) ?

JB : Bonjour, je m’appelle Julia Buchner et je suis co-fondatrice du projet Women & Mozilla. Je suis actuellement étudiante en informatique à Supinfo Paris. J’ai pu participer à de nombreux projets que ce soit au sein de Mozilla ou dans d’autres projets du Libre : de la traduction chez FrenchMoz, du déboggage pour Kompozer, du community management et de la gestion d’event pour Mozilla Europe, de la rédaction pour Wikipédia, de la transcription de vidéo pour l’APRIL,…

 

NLG : Peux-tu présenter rapidement Womoz aux lecteurs et nous dire pourquoi tu as rejoins ce groupe ?
JB : En fait, tout est parti du constat que les femmes sont assez peu présentes dans le monde du Logiciel Libre. Que ce soit dans les communautés ou durant les événements, nous sommes peu représentées. Pourtant, le monde du Libre est extrêmement ouvert à tous types de compétences. De ce constat est partie l’idée de base : faire un groupe qui permette d’étudier ce fait, de comprendre les raisons et d’agir directement dessus. Ainsi est né WoMoz, pour Women & Mozilla. On se focalise bien sûr sur l’étude de Mozilla en tant que projet libre, mais on n’est pas fermé à d’autres contributions. Parmi nos membres, on compte des gens de l’APRIL, de Debian, etc. voire même des non-libristes qui apprennent grâce à notre projet ce qu’est le Libre et comment ils peuvent aider.
NLG :  Concrètement, au quotidien, qu’est-ce qui diffère entre une femme qui bosse dans les IT et un homme ?
JB : Je n’ai pas envie de stigmatiser la profession en disant que tout est noir. C’est plutôt une nuance de gris, un peu foncé. Les différences vont se situer au niveau du regard des autres.
Premièrement, il y a votre entourage qui ne comprend pas pourquoi une femme choisirait un travail d’homme: « C’est pas trop dur, toute la journée, juste avec des geeks ? » ou encore « ah ben normal que tu fasses ce métier, tu es une vraie geekette ! ». Non, je fais ce métier parce que j’aime ce sujet, j’aimerai l’étudier le plus possible et voir son impact sur notre société, et le fait que je sois une geek ne change rien. Je connais des geeks qui ne travaillent pas dans l’IT et inversement des gens qui travaillent dans l’IT sans être des geeks, donc ce genre de remarques est totalement dépassé.
Deuxièmement, après le regard de l’entourage, il y a le regard des collègues. Même si ce n’est pas flagrant, les préjugés du genre « les filles sont nulles en informatique, en maths et en sciences » ont la dent dure. Ce n’est pas agréable d’être tout le temps prise pour une imbécile sur le sujet de l’informatique, encore plus quand c’est votre formation.
Une anecdote d’un stage passé: j’arrive le matin et le Net a planté. Un des développeurs me sort « c’est bon, j’ai tout essayé, je vais bosser dans un café ». Je suis un peu têtue de nature, donc j’ai décidé de me mettre les mains dans les câbles et de voir où était le soucis. Après une heure de galère, le Net remarche, mon collègue revient. Il s’installe à son poste et crie dans l’open space « Merci au gars qui a refait fonctionner le Net. » J’ai crié bien fort « Mais de rien ! » Il n’a pas bronché, mais ça a beaucoup fait rire mon manager. J’en ai pleins, de petites anecdotes de ce genre. Même si ça fait sourire, à la longue, ça devient fatiguant qu’on prenne pour acquis que les femmes sont des incapables en informatique.
Ensuite, il y a un continuel besoin de justifier sa présence dans une équipe: « Je suis forte dans ce que je fais donc je suis là ». C’est assez vicieux comme problème et pas toujours facile à mettre en avant, mais c’est souvent le cas. On ne demandera pas à un homme de se justifier sur sa position hiérarchique dans une équipe d’informatique, par contre une femme si.
NLG : Selon toi, au-delà des résultats des études menées entre autres par Womoz, qu’est-ce qui fait que les femmes sont encore peu présentes dans les IT ?
JB : Je pense que la première raison est qu’il y a peu de femmes qui se tournent vers des études d’informatique. Dans ma classe, nous sommes environ 6 filles pour 114 garçons et on tient le record de la classe la plus « féminisée » de l’école. Les maths et l’informatique ont une mauvaise presse auprès des jeunes en général, des filles plus particulièrement. Le mythe du nerd asocial à la Sheldon Cooper a la peau dure, alors qu’en fait, ce cas n’est que très rare. De plus, l’informatique est un univers très varié et on y trouve de nombreux métiers différents allant du technicien pur et dur à l’ingénieur avant-vente. Sans oublier l’émergence de nouveaux métiers, tels que le community management.
La seconde raison est le fait que cette spécialité soit hautement masculine : il y a peu de femmes (voir raison numéro 1), donc les femmes ont encore moins envie de se plonger dans ce milieu. C’est un peu le serpent qui se mord la queue.
NLG : A ton échelle, que fais-tu pour promouvoir la place des femmes sur le web ?
JB : C’est une toute petite échelle (d’autant plus que je suis en train de finir mes études, ce qui me laisse peu de temps extra-scolaire). Durant mon stage chez Mozilla en 2008, j’ai participé à la mise en place de tous les outils web nécessaires à la gestion de la communauté (un wiki, une mailing-list, un blog et un canal IRC). Ensuite, je fais de « l’évangélisation » (je déteste ce terme mais il n’y a aucun équivalent français potable). Je participe à beaucoup d’évènements, techniques et grand public. Il m’arrive de donner des conférences. Avec Claire Corgnou, une contributrice Mozilla, nous avons expliqué à la dernière Ubuntu Party de Paris ce que c’était qu’être une contributrice Mozilla. De la même manière, je suis venue témoigner de ma petite expérience de femme dans l’IT durant un évènement de Girls In Tech Paris, chez Microsoft France.
J’essaye de montrer qu’à tous les niveaux, que ce soit en tant qu’étudiante ou en tant que contributrice à des projets libres, les femmes ont leur place, et que cette place est vraiment agréable à avoir. C’est une expérience géniale que de pouvoir travailler et / ou contribuer dans ce milieu. Pourquoi se priver ?
NLG : Quels sont les projets en cours ou à venir de Womoz qui te tiennent le plus à cœur ?
JB : Pour moi, c’est toujours la facette de community management qui m’intéresse. Faire des évènements, participer à des conférences, « réseauter »,… Le partage d’expérience est une vraie force. Quand on voit que l’on est pas seule à avoir le même problème, on se sent plus fort. Et quand on rentre dans une communauté qui nous aide à aller de l’avant, à se valoriser, à apprendre de nouvelles choses, à rencontrer des gens et des projets qui nous passionnent, c’est encore meilleur.
J’irai sûrement faire un tour aux Microsoft Techdays (j’ai vu qu’ils faisaient une conférence sur les femmes dans l’IT) ainsi qu’aux Solutions Linux. Plus on en parle, mieux c’est !
NLG : Peux-tu nous expliquer ce que les lectrices de NLG peuvent faire pour appuyer la cause de Womoz ? Et comment peut-on rejoindre le mouvement ?
JB : Ce n’est vraiment pas dur de participer au monde du Logiciel Libre et ça ne nécessite pas forcément des compétences de programmeurs hors normes. Tout dépend de ce que vous voulez faire.
Quand je suis rentrée à Mozilla en tant que contributrice, je ne voulais pas faire d’informatique. J’en faisais assez dans mes études et mes stages, je ne voulais pas rester bloquée sur le même sujet. J’ai donc commencé à faire de la traduction de sites web pour Frenchmoz. J’ai notamment aidé à la traduction française de la politique de confidentialité de Mozilla Europe, ce qui m’a initiée aux bases du droit informatique, notamment sur les données personnelles. Ensuite, j’ai mis le doigt dans le community management avec WoMoz, et je dois dire que tout le bras est parti avec, comme on dit. Voici bien la preuve qu’il n’y a pas de barrière à la compétence.
Pour rejoindre le mouvement, c’est assez facile, tout est disponible sur le site web: http://www.womoz.org. N’hésitez pas à venir poster un mail sur la liste de discussion ou à venir sur IRC. Il suffit juste de dire ce que vous avez envie de faire, ce qui vous motive, les remarques que vous pourriez avoir sur le sujet, etc. N’hésitez pas !
NLG : Question bonus : Si tu devais élire la femme du web 2010, pour qui pencherais-tu ? (en France, et dans le monde)
JB : Oula, difficile question. À Mozilla, il y a bien sûr Mitchell Baker qui a été CEO de Mozilla Corporation et est maintenant présidente de la Mozilla Foundation, mais elle n’est pas seule.
J’ai eu récemment un grand coup de cœur pour Adrienne Alix, qui est présidente de l’association Wikimédia France. Durant les dernières rencontres Wikimédia, elle a su montrer que les femmes ne se laissent pas marcher sur les pieds si facilement, en tenant tête à un responsable de l’INA sur une question de licences des contenus audiovisuels.
Alix Cazenave a quitté l’APRIL l’année dernière, mais c’est une figure assez atypique du Libre, capable de faire trembler un ministre. S’il y en a une qui m’a donné envie de participer au Libre, c’est bien elle !
Du côté du monde « non-Libre », j’en connais moins. Je pourrais citer Roxanne Varza qui est rédactrice en chef de TechCrunch France et co-fondatrice de Girls in Tech Paris, avec Mounia Rkha.
Ah mince, j’en ai donné 5… C’est grave ?

Non, Julia, ne t’en fais pas, on te pardonne 😉
Merci d’avoir répondu à nos questions, je suis sûre que cela éveillera des passions chez certaines de nos lectrices 😉

 

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