[Article invité de Yannig Roth] Que reste-t-il du rêve de l’internet ?‏

Hey !

Alors aujourd’hui, je voudrai donner la parole sur mon jour de publication à Yannig Roth (sur Twitter @YannigRoth) , ami et étudiant à l’ESSCA, passionné par le web marketing et les médias sociaux, mais surtout …, bouleversé par le dernier livre qu’il a lu :

– Vas y mon cher Yannig, c’est à toi …

– Merci Mouss, c’est vraiment sympa.

– Mais de rien, ça nous fait plaisir.

Que reste-t-il du rêve de l’internet ?

Dans son livre Rêveurs, marchands et pirates, l’historien Joël Faucilhon affirme que « l’exploitation de l’internet comme espace de mise en œuvre de stratégies marketing et marchandes n’était pas inscrite dans les gènes du réseau« . Il pose même un question qui, dans le web 2.0 actuel, peut paraître surprenante : internet est-il encore un lieu de débat, de partage du savoir et d’invention participative ?

Le livre n’est pas démodé (il a été publié en juin de cette année), et l’auteur s’appuie sur des faits concrets pour appuyer ses arguments. L’auteur critique justement la forme que prend le web 2.0 aujourd’hui : un espace où les idées des internautes sont exploitées commercialement par les entreprises, où le contenu est essentiellement hébergé par des plateformes privées et où les énormes revenus (générés par une rentabilité jamais atteinte dans l’économie physique) sont immobilisés dans les paradis fiscaux.

Créées dans « le seul but de pratiquer le commerce de liens« , des sociétés comme TextLinkAds sont les plaques tournantes de l’achat de liens sur les blogs. (image via text-link-ads.com)

Mais les capitaux ne sont pas les seuls flux internationaux de cette économie de l’internet : les services comme la logistique ou la gestion de la relation ont aussi sous-traitées. L’outsourcing n’est ni récent ni inconnu – mais il n’est toujours pas assumé par les FAI et autres sites de e-commerce qui y font appel. On demande aux téléconseillers marocains une « neutralisation de l’accent« , et les sociétés prestataires comme Webhelp n’ont que peu de pouvoir face à une industrie de l’internet fortement concentrée.

De la supply-chain au service-client, l’ensemble des tâches liées à la production sont effectuées par des sous-traitants. Alors, comme le dit le livre, « la finalité [des sites] intrinsèque est d’être une marque » et de gagner de l’audience. De l’autre côté de l’écran, les « travailleurs de l’internet » forment une masse précarisée et peu visible. Amazon.fr  fait partie des entreprises particulièrement critiquées pour ses entrepôts  qualifiables de « swebshops » (la photo de couverture montre un entrepôt d’Amazon à Bedfordshire, au Royaume-Uni). Plus haut dans la hiérarchie, on se délecte de salaires mirobolants : chez Google, première entreprise du Net, plus de 6% des employés sont millionnaires, dont a moitié a un revenu dépassant la dizaine de millions de dollars.

Le Chaos Computer Club, né en Allemagne, est une des organisations de hackers les plus plus influentes d’Europe. Elle défend la liberté de l’information et de la communication sur internet. (image via ccc.de)

La thèse de l’auteur est que dans ce nouveau capitalisme du web, seuls les pirates sont dignes de confiance pour classer, conserver et diffuser le savoir. Un texte publié en janvier 1986, et appelé La conscience d’un hacker définit l’identité et l’idéal du hacker. Le site Dimeadozen.org est un site rassemblant une communauté très exclusive de pirates qui s’échangent des fichiers musicaux n’ayant jamais été échangés commercialement. Dans le registre, d’autres exemples me viennent en tête : Indymédia , Wikipédia , le répertoire Dmoz ou les Random Hacks of Kindness. Ce dernier est particulier cependant : il a été initié par un ensemble d’acteurs privés, dont Google, Yahoo! et Microsoft.

Contrairement à Joël Faucilhon, je ne pense pas que les entreprises soient mal placées pour être acteurs d’innovation sociale via internet, au contraire. L’entreprise IDEO par exemple, a récemment ouvert un portail collaboratif dédié à la résolution de problèmes sociaux par la communauté. La plateforme privée InnoCentive a ouvert un volet très actif dédié aux problèmes du monde en développement. Autre exemple : suite à un concours de design collaboratif, Starbucks a annoncé que tous ses gobelets seraient recyclables ou réutilisables d’ici 2015.

Ce ne sont que des exemples, certes, mais je pense que cette tendance encore marginale prendra une ampleur considérable à l’avenir. Les entreprises comme Orange ou Electrolux ont lancé il y a quelques années déjà des « Labs » qui leur permettent de profiter de la créativité de leurs communautés, et récoltent ainsi des insights des consommateurs les plus créatifs de la toile. Les marques utilisent des plateformes comme IdeaBounty pour trouver les meilleures solutions à des problèmes posés – et elles rachètent ces idées pour 5,000$. Un rapport qualité/prix imbattable pour les entreprises !

Avec le projet Design by Community, Nokia a pu designer le concept de téléphone idéal. Le produit est à voir sur conversations.nokia.com

Cependant, cet équilibre est fragile. Certains critiquent cette exploitation de potentiel créatif via internet, notamment dans le secteur du design. La tentation est grande de recourir à la créativité collective, d’autant plus que les contributeurs sont souvent des professionnels ou des amateurs éclairés (pro-ams), et que leurs contributions peuvent être d’excellente qualité. J’en conclus qu’internet est très certainement un espace de débat, de partage et d’innovation collective – et la société en bénéficiera autant que les entreprise, voire davantage. Les entreprises, quant à elles, devront apprendre à manier cette ressource avec tact, notamment en trouvant des modes de rétribution juste et équitables.

Qu’en pensez-vous ? Assistera-t-on à une nouvelle paupérisation des classes productives (J. Faucilhon) ou à l’émergence d’une creative-class à fort pouvoir d’achat (R. Florida ) ?

5 réflexions sur « [Article invité de Yannig Roth] Que reste-t-il du rêve de l’internet ?‏ »

  1. Je suis tout à fait d’accord avec ta conclusion « J’en conclus qu’internet est très certainement un espace de débat, de partage et d’innovation collective – et la société en bénéficiera autant que les entreprise, voire davantage. Les entreprises, quant à elles, devront apprendre à manier cette ressource avec tact, notamment en trouvant des modes de rétribution juste et équitables. »
    C’est évident qu’Internet est et doit être un espace de partage qui pourra bénéficier à tous.
    Cela m’amène donc à répondre que, selon moi, il n’y aura ni paupérisation des classes productives, émergence d’une creative class à fort pouvoir d’achat.
    Pour tout produit, nouvelle invention, on a besoin d’une population large et variée afin de créer le produit parfait (cf. ton exemple Nokia). Pour autant, on a besoin d’une classe plus riche afin de réaliser et faire profiter au plus grand nombre de ces nouvelles créations (dans la plupart des cas) si l’on suit toujours ton exemple Nokia. Ce qui est par contre sur, c’est que le partage est au centre de tout dans cette économie en pleine évolution, que les entreprises ont besoin des utilisateurs afin de créer des produits à fort intérêt. Les modes de rétributions doivent donc être revus afin que tout le monde soit gagnant et que la dynamique reste à l’évolution positive des produits et donc des marques. A suivre donc…

    1. Amazon vient de breveter (12 octobre) le principe de « transactions électroniques écologiquement responsables » auprès du bureau des brevets américain ! La spécificité du brevet est de laisser le client contrôler en grande partie la mise en œuvre d’options « écologiques » : le choix d’un livreur utilisant des véhicules hybrides, d’un livreur qui préfère les transports de nuit (qui désengorgent les villes), d’un emballage plus léger etc.
      Un bon moyen d’alléger nos consciences… et de faire payer davantage !
      Références : http://www.fastcompany.com/1695133/amazon-granted-patent-for-green-shipping-options?partner=rss&utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+fastcompany%2Fheadlines+%28Fast+Company+Headlines%29&utm_content=Google+Reader
      http://www.techflash.com/seattle/2010/10/amazon_patents_slower_more_expensive_eco-friendly_shipping.html

  2. La thèse finale évoquée rejoint la thèse développée dans Les Netocrates (alexander bart & Jan Söderqvist). il y aura bien un précarisation d’un certaine partie de la population (qu’ils appellent consomtariat) : celle qui subira sa propre consommation d’information. Se laissant ainsi divertir passivement, et répondant ainsi aux sollicitations que les producteurs de contenus voudront.

    Mais l’appartenance à cette nouvelle classe ne sera pas forcément liée à la richesse, mais plutot au capital… culturel. Nuance importante.

    1. @Stan Effectivement, cela rejoint cette idée de Netocratie dont tu avais parlé sur ton blog aussi, j’avais lu ce billet. J’ai, par contre, du mal avec le fait qu’on nous vende cela comme une nouveauté.
      Les moines étaient les seuls à recopier les manuscrits parce que personne d’autre ne pouvait les lire…
      C’est bien ce que dénonce le livre : les entreprises trouvent des moyens d’utiliser le web pour arriver à leurs fins – et il paraît évident qu’elles ne vont pas jouer la carte de la transparence. Mais penser qu’internet aurait anéanti l’avarice de l’homme… ça me paraît un peu fantaisiste 😉

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