Hackers de l’extrême et geeks du sport

Nous les Geeks, on est différents, on le sait, on le revendique, même si on est pas toujours d’accord sur ce qui nous différencie. Le scoop c’est qu’on est pas les seuls : j’ai retrouvé de troublantes similitudes entre l’état d’esprit hacker et celui des adeptes de sports extrêmes.

Tout d’abord je tiens à m’excuser d’employer le terme « geek du sport » dans mon titre. Oui, c’est laid. Mais la suite de ce billet justifiera, je l’espère, cet affreux abus de langage.

Qu’est ce qu’un hacker ?

Pour les journalistes, un hacker est un vilain pirate informatique qui vole les banques, s’introduit dans les serveurs de la NASA et du FBI et menace donc la stabilité mondiale. Il est donc fort logiquement assimilable à un dangereux terroriste.1

Le méchant hacker pirate Wall Street et menace la fille de Bruce Willis, le fou

Le méchant hacker pirate Wall Street et prend en otage la fille de Bruce Willis (avant de mourir dans d’atroces souffrances).

Il faut régulièrement rappeler aux médias leur erreur 2 : en fait, le hacker (quelle que soit la couleur de son chapeau) est juste un programmeur informatique qui aime bidouiller, qui aime les problèmes complexes et qui a soif d’exploits.

On peut lui trouver de nombreux traits de personnalité en commun avec les adeptes de sports extrêmes.

Mais, Michel, en quoi un nerd sociopathe peut-il avoir ne serait-ce qu'
une lointaine ressemblance avec un montagnard beau gosse et bien musclé ?

Tout d’abord, tous les deux ne suivent pas les normes « conventionnelles » de la société (mais qu’est-ce qu’une « norme conventionnelle » après tout ?); ils ont conscience de se démarquer du troupeau, de ne pas être comme tout le monde. Un hacker peut passer tous ses week-ends (nuits incluses) à peaufiner son code. Quand à notre sportif, il entamera sa marche d’approche en pleine nuit pour pouvoir débuter sa voie au lever du soleil.

Loin d’être un solitaire, le hacker fait parti d’un clan. Souvent il intègre une communauté de développeurs, avec laquelle il a des interactions très poussées. Il peut également être membre d’une team, dont certaines se sont rendues célèbres pour leurs exploits.
Quand à lui, le montagnard averti ne s’aventurera jamais seul, sécurité oblige. Le nombre de vieux vans Volkswagen garés sur les parkings laisse également penser qu’ils ne font pas seulement ça par sécurité … Et puis il existe une solidarité implicite entre grimpeurs, entre montagnards, renouvelée ces dernières années par la conscience écologiste : tous ont conscience de faire partie d’un même groupe de personnes qui profite de la nature en faisant attention à la protéger.

Les membres de ces groupes ont besoin de la reconnaissance de leurs pairs, et c’est pour cela qu’ont régulièrement lieu des rassemblements plus ou moins formels. Pour les hackers cela va du Tetalab, le très local hackerspace Toulousain, à la mythique convention Defcon à Las Vegas. Concernant les festivals de sports extrêmes, j’assiste depuis plusieurs années aux Natural Games à Millau, mais la référence reste bien entendu les X-games qui regroupent tous les sports extrêmes qui ne sont pas éligibles aux Jeux-olympiques. Ces rassemblements sont l’occasion de se défier, de se mesurer les uns les autres, de se prouver qui est le meilleur.

Bien entendu, être pleinement intégré à ces groupes suppose un certain nombre de rites, de parcours initiatiques. Ainsi un hacker passe tout d’abord par le stade de noob ou de script-kiddie, il publie son premier module, son premier logiciel. Le skieur se voit décerner des étoiles, le grimpeur passe des niveaux (6a, 6b, 6c …), le montagnard grimpe son premier sommet à plus de 4000m … chacun se trouve un défi à sa hauteur.
Cela va de pair avec la nécessaire maîtrise des codes, des outils, du vocabulaire du milieu. Combien d’interviews de snowboardeurs sont restées incompréhensibles pour le commun des mortels ? « pour mon dernier trick dans le half-pipe, j’ai placé un switch rodeo cinq quatre tail grab »

C’est une véritable société qui s’organise dans chaque milieu, avec des héros et des vénérables, des historiens et des porte-parole, des nouveaux venus qui remettent tout en cause, … de vrais feuilletons télé, et tout cela est relayé par les médias spécialisés.

Les querelles de chapelles y sont fréquentes et peuvent être violentes, comme l’éternelle guerre opposant Vi et Emacs, les fan-boys hystériques d’Apple VS les ayatollahs de Linux VS les habitués de Windows, mais se retrouve également dans la plupart des domaines (navigateur, interface graphique, language de programmation …). Quand à nos sportifs, ils aiment également se railler entre eux : skieur VS snowboardeur, bloc VS escalade « véritable » … les exemples ne manquent pas !

Un autre point fort, surtout pour des individus les plus impliqués : ils ne vivent que pour leur passion et y trouvent un bien-être intense. Comme le résume bien le célèbre hacker Eric Steven Raymond 3 : « Être d’une certaine manière un exclu social vous aide à rester concentré sur les choses vraiment importantes, comme penser et hacker. » Tout est dit.

Et puis, comme le résume si bien Alexandre Astier 4 : « Le danger du geek, c’est de ne parler qu’à des geeks. C’est comme les mecs qui fument des joints un peu. Au bout d’un moment, ils s’aperçoivent qu’ils ne parlent qu’à des mecs qui fument des joints ». De même, notre sportif n’a que des amis qui pensent et vivent comme lui.

Mais Michel, tous ces points communs peuvent s'appliquer à n'importe
quel passionné d'une discipline quelconque !

OK, alors en quoi ces gens-là sont-ils VRAIMENT différents ?

La recherche de dépassement de soi est le point commun qui me saute le plus aux yeux. En fait, les uns aux autres sont tout simplement DINGUES, comme ce développeur qui a passé 5 ans à créer un jeux-vidéo, seul, ou encore Guillaume Nery, qui pratique le base jump au fond de l’océan !


Guillaume Nery base jumping at Dean’s Blue Hole

On voit dans cette vidéo le poids des symboles tout au long de sa descente et de son escalade … l’imaginaire est très important. Le hacker et le base jumper cherchent tous deux à repousser les limites, à établir de nouveaux records. L’exemple du snowboard en est le plus emblématique : ce sport a dû conquérir sa crédibilité en partant de zéro jusqu’à la consécration d’être reconnu sport olympique en 1998.
C’est dans cet esprit « no limit » que de nouveaux sports extrêmes apparaissent régulièrement : le kitesurf, le base jump, la slackline, le dryak

Tout cela intervient sur fond d’une sorte d’adulation collective : le snowboardeur a toujours été « cool », il suffit de regarder le nombre de publicités s’inspirant du milieu. Si les sports extrêmes connaissent un certain succès, c’est d’après moi parce qu’ils sont le reflet des valeurs actuelles de la société : l’individualisme, la performance poussée à l’extrême, la quête de liberté.
Un peu comme George Clooney dans le film « Michael Clayton », l’avocat ténébreux qui s’en sort seul contre tous, ce genre de sportif ne peut pas compter sur une équipe, il est seul contre la nature, seul contre ses propres limites.

L’évolution de l’image du hacker est quand à elle impressionnante : dans les années 50 à 80, c’était le nerd solitaire qui bidouillait les premiers ordinateurs auxquels personne ne comprenait rien, un véritable sorcier du village.
Aujourd’hui c’est une figure incontournable et presque intouchable : caricaturé par les politiciens et le monde du renseignement qui y voient tantôt leur sauveur (aka « l’expert informatique ») tantôt le diable lui-même (aka « le terroriste »), fantasmé par le monde économique en tant qu’origine d’un nouveau cycle d’innovation schumpeterien, tout puissant pour Hollywood (le grand méchant dans GoldenEye, le méchant mais aussi le sauveur dans Die hard 4 et Matrix …), le hacker est maintenant à la mode ! Il reste incompris des médias et de l’opinion publique, mais c’est ce qui le rend attirant non ? 😉
D’où vient cette transformation spectaculaire ? En fait le hacker est tout simplement celui qui a rendu Internet possible. Et c’est la véritable raison pour laquelle il est maintenant considéré comme un héros.

Revenons maintenant au fameux poids des symboles : la beauté du geste se retrouve aussi chez les hackers, qui aiment le « beau code bien propre ».

La conscience de faire quelque chose qui fasse avancer l’humanité guide également leurs actions, comme l’illustre cette publicité pour Linux réalisée par Red Hat :

Truth Happens (sous-titré en français)

J’espère avoir réussi à vous convaincre que ces deux mondes poussés par l’imaginaire, avec des identités fortes, sont assez similaires.
En effet, dans leurs manières d’être et de penser, ces hommes et ces femmes enviés cherchent à vivre jusqu’au bout leur passion, repoussant les limites physiques et virtuelles qu’ils rencontrent.

Cette comparaison vous parle-t-elle ou est-elle vraiment trop abusive selon vous ? J’attends vos retours avec impatience …

1. mais heureusement Kaspersky peut nous en protéger !
2. pas plus tard que cette semaine, j’ai encore constaté cette confusion sur un grand journal national

3. ESR est le célèbre auteur de La cathédrale et le bazar dont je recommande vivement la lecture
4. cf. interview de Alexandre Astier dans un des premiers numéros de Geek, le mag (j’ai oublié lequel mais la citation est mot pour mot)

Une réflexion au sujet de « Hackers de l’extrême et geeks du sport »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *